Une réflexion autour du mépris de Canepari – des Chrétiens – envers le tatouage

Petro Maria Canepari condamnait le tatouage au nom de textes bibliques qui fondaient une sorte de mépris pour cette pratique corporelle. Il invoquait en particulier, le texte suivant :

Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous n’imprimerez point de figures sur vous. Je suis l’Eternel.

Lévitique, 19. 28

Ce passage est couramment glosé à la Renaissance.

Les Chrétiens trouvaient que les tatouages n’étaient pratiqués que par les Païens. L’Homme était une création divine, et la dénaturer par des modifications corporelles était un péché envers Dieu. La modification artificielle du corps par le maquillage, le luxe et la cosmétique était fermement condamnée par les théologiens et les moralistes, par conséquent la modification corporelle directe par mutilation ou tatouage était interdite chez les Chrétiens. Nous avons peu de sources sur l’opinion des Chrétiens sur le tatouage, et cette absence de témoignage prouve qu’il n’y avait aucun débat sur le sujet et que tous approuvaient cette condamnation du tatouage.

La seule exception acceptée par la religion chrétienne est le tatouage pratiquée à Jérusalem en Terre Sainte pour attester du passage du Chrétien dans la ville sainte.

A l’inverse, d’autres passages bibliques font état de la pratique du tatouage, par exemple Ezechiel, 9, 4-6. Les premiers chapitres du Livre d’Ezechiel présentent le siège de Jérusalem de 597 av JC comme une manifestation de la colère de Dieu contre son peuple infidèle et idolâtre. Yahvé annonce la mort de la majeure partie des fils d’Israël, à l’exception d’un petit reste voué à être déporté parmi les nations. Six hommes sont envoyés par Yahvé, l’un d’entre eux vêtu de lin porte à la ceinture une écritoire de scribe. Yahvé lui demande de parcourir la ville de Jérusalem et de « marquer un taw sur le front des hommes qui gémissent et qui pleurent sur toutes les abominations qui se pratiquent au milieu d’elle » (9, 4). Aux cinq autres hommes qui incarnent le fléau, Yahvé ordonne d’exterminer tous les habitants à l’exception des justes marqués au front (9, 5-6)[1]. Par conséquent le marquage est un moyen distinguer les élus des infidèles. Dans l’Ancien Testament, les destinées d’Israël sont présentées comme voulues et accomplies par Yahvé lui-même : les justes sélectionnés et marqués par Yahvé en personne sont destinés à restaurer Israël au retour de l’exil[2]. Tatouer le nom de Yahvé sur la main des fidèles ou sur celles des esclaves du Temple va contre l’interdiction du tatouage (Lv 19, 28) vu précédemment. Le marquage des justes (et parfois des impies) est un motif que l’on trouve dans l’apocalypse et le messianisme juifs et chrétiens : au Ier siècle avant notre ère, les Psaumes dits de Salomon imaginent que deux signes distincts seront remis, un signe de salut et un signe de perdition[3]. Cette interprétation se retrouve dans le Talmud de Babylone qui prétend que l’ange Gabriel a marqué le front des justes d’un taw à l’encre et celui des impies d’un taw de sang[4].

Dans le Nouveau Testament, c’est dans l’Apocalypse de Jean que le thème du marquage est le plus développé : les chapitres 6 et 7 de l’Apocalypse présentent plusieurs points communs avec Ezéchiel, 9, 1 : au lieu de six hommes envoyés par Dieu pour déchaîner la colère divine sur Jérusalem, ce sont quatre anges qui sont envoyés par Dieu pour désoler la surface de la Terre, et c’est l’ange « portant le sceau du Dieu vivant » qui va marquer les justes, pour que ces derniers échappent à la dévastation des sauterelles (Ap. 9, 4)[5]. Ces cent quarante-quatre mulles justes portant le sceau de Dieu sur le front sont préservés de la colère divine, et en Ap 14, 1, sont réunis sur le mont Sion autour de l’Agneau : « sur leur front, ils portent inscrits son nom et celui de son Père »[6].

Tenture de l’Apocalypse; no 47, L’agneau sur le montagne de Sion; Château d’Angers, Angers, Pays de Loire, Maine-et-Loire, France ; Cultural heritage; Cultural heritage|Tapestry; Europeana; Hennequin de Bruges www.pmrmaeyaert.eu; Ref.: PMa_ANG044_F_Angers

Dans le tableau final, les serviteurs ne portent sur le front qu’un seul nom, celui de Dieu (Ap. 22, 3-4)[7]. Au « sceau de Dieu » est opposé la « marque de la bête » destinant ceux qui la portent au châtiment (14, 9-10 ; 16,2)[8]. Ceux qui ne se prosterneront ni devant la Bête, ni devant son image, et qui n’auront pas porté sa marque seront ressuscités et règneront avec le Christ mille années (20,4)[9].

Tenture de l’Apocalypse; no 46, Le chiffre de la bête; Château d’Angers, Angers, Pays de la Loire, Maine-et-Loire, France ; Cultural heritage; Cultural heritage|Tapestry; Europeana; Europe|France|Angers; Hennequin de Bruges ; www.pmrmaeyaert.eu; Ref.: PMa_ANG043_F_Angers

Par conséquent, l’Ancien Testament et le Nouveau Testament évoquent des marquages désignant les justes, les élus de Dieu, ces marquages pouvant ressembler à des sortes de tatouage (marques corporelles). Ces marques sont essentielles pour le salut de l’âme au moment du Jugement Dernier durant l’Apocalypse. Pourtant le tatouage est interdit dans la religion chrétienne, peut-être parce que seule la main divine peut marquer le corps d’un homme, et non une main mortelle.

Bibliographie

  • Luc RENAUT, « Signation chrétienne et marquage des captifs dans le monde antique » dans J-C CARON, N. PLANAS, et L.LAMOINE (dir.), Entre traces mémorielles et marques corporelles. Regards sur l’ennemi de l’Antiquité à nos jours, Clermont-Ferrand, PUBP, 2014, p. 269-283.

[1] Luc RENAUT, « Signation chrétienne et marquage des captifs dans le monde antique » dans J-C CARON, N. PLANAS, et L.LAMOINE (dir.), Entre traces mémorielles et marques corporelles. Regards sur l’ennemi de l’Antiquité à nos jours, Clermont-Ferrand, PUBP, 2014, p. 273.

[2] Ibid.

[3] Ibid. p. 274.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid. p. 275.

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